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Thursday, 20 February 2020
La gestion responsable des forêts : une source de développement pour les communautés indonésiennes

KWLM (© FSC)© FSC

Ou comment la technologie, la gestion forestière raisonnée et le modèle collaboratif contribuent au développement économique des communautés locales indonésiennes.


Matt Saragih adore marier son sens des affaires et son désir d’œuvrer dans le domaine social. Selon lui, au départ, toutes les entreprises sont des entreprises sociales. « La raison d'être des entreprises est de répondre à une problématique d'ordre social » explique-t-il. « Simplement, au fil du temps, elles deviennent capitalistes, et tombent dans la surexploitation ». Tout en passant son MBA aux Etats-Unis, à la Kellogg School of Management de l’Université Northwestern, il s'est intéressé à l'entrepreneuriat social et à l'investissement à impact. Au cours de ses études, il a participé à des projets de soutien aux communautés défavorisées, comme des incubateurs de start-ups agroalimentaires. De retour en Indonésie, il a commencé à chercher des opportunités dans des domaines qui n’étaient pas encore saturés, comme le secteur agricole ou la micro-finance. Après s'être entretenu avec différentes personnes travaillant dans des organisations à but non lucratif ou des entreprises sociales, il s'est arrêté sur une idée prometteuse : les produits forestiers certifiés provenant de petites communautés.

Aujourd'hui, il est PDG de SOBI, acronyme de « Sosial Bisnis Indonesia », une start-up décrite comme un « centre de marché qui relie les petits producteurs au marché des produits durables via trois stratégies : la gestion informatique des ressources naturelles, un agrégateur pour faciliter la certification et l'accès aux marchés, et l'autonomisation des communautés ».

« De nombreuses essences de bois, telles que l'acajou et le teck, proviennent de forêts communautaires gérées de façon durable et non de grandes concessions ou de forêts issues de la conversion de forêts naturelles » commente Matt Saragih. Bien que la première option soit évidemment la meilleure du point de vue environnemental, l'approvisionnement auprès de communautés peut s'avérer un cauchemar logistique pour les entreprises. « Imaginez que vous soyez responsable des achats pour une entreprise, et que vous deviez vous procurer 1 000 m3 de bois, mais que chaque village ne puisse vous en donner que 100. Vous devrez alors contacter dix villages, un à un » explique-t-il. « Cela coûte très cher de se rendre dans dix lieux différents pour chercher du bois et l'acheter auprès de dix interlocuteurs distincts ».

Technologie SOBILe but de Matt Saragih est de développer un modèle autonome et viable. C'est là qu'intervient SOBI : l'entreprise utilise la technologie pour élaborer une base de données hiérarchique connectée à une application pour smartphone afin de permettre aux membres des coopératives villageoises d'identifier les arbres prêts à être abattus, et d'ajouter des informations détaillées, par exemple l'essence et le diamètre de l'arbre. La base de données fonctionnant en temps réel, SOBI peut savoir à chaque instant quelle quantité de bois les communautés peuvent fournir. Cela peut rassurer ceux qui cherchent à s'approvisionner auprès de petits producteurs mais s'inquiètent des contraintes logistiques et de la régularité des approvisionnements.

La société de Matt Sarigih et les coopératives ont convenu de partager leurs profits, et SOBI joue le rôle de gestionnaire de groupe pour les forêts communautaires. Les tâches logistiques et administratives (y compris celles qui découlent de la certification FSC) sont assurées, et l'entreprise est responsable de la commercialisation et du développement commercial, en vue de toucher de nouveaux acheteurs.

En résumé, cet accord permet aux agriculteurs de la communauté de se concentrer sur ce qu'ils connaissent le mieux - travailler et entretenir la terre, prendre soin des forêts et de leurs familles.

« C'est parce qu'il y a une demande ici que nous avons choisi de faire certifier notre bois FSC », affirme Matt Saragih. « Il existait d'autres systèmes de certification, mais ils n'ont pas suscité de demande, et ne peuvent donc pas perdurer ».

C’est le marché intérieur qui fera bouger les choses

Ustensiles de cuisine certifiés FSCA deux heures de Jakarta, Bambang Triwahono, qui travaille à la pépinière de la coopérative Koperasi Wana Lestari Menoreh (KWLM) de Kulon Progo, à Yogyakarta, travaille dur pour identifier les arbres prêts à être abattus. Avec son équipe de bûcherons, il utilise une application pour smartphone connectée à la base de données SOBI.

Le teck qu'il identifie servira à réaliser des ustensiles de cuisine certifiés par FSC et fabriqués par une entreprise appelée PT. Karya Wahana Sentosa ; les produits finis seront commercialisés chez SuperIndo, une grande chaîne de supermarchés en Indonésie.

D. Yuvlinda Susanta, Responsable des affaires institutionnelles et du développement durable pour SuperIndo, est très heureux de l'engouement pour FSC.

Cette chaîne de supermarchés est l'une des mieux implantées en Indonésie, et compte désormais 180 points de vente et 8 000 employés. « SuperIndo s'efforce toujours de proposer des marques abordables et de bonne qualité, provenant de sources durables, par exemple des produits certifiés FSC provenant de sources responsables. » Elle poursuit : « les produits certifiés FSC peuvent nous aider à garantir qu'ils proviennent de sources responsables, respectent l'environnement et sont bons pour le consommateur ».

« Si la disponibilité des matières premières le permet, les produits en bois certifié FSC seront commercialisés dans tous les supermarchés SuperIndo en 2020 ».

KwaSKwaS, un fabricant de meubles et de produits forestiers, fait également partie des fournisseurs de SuperIndo.

L'usine de KwaS, avec son architecture impressionnante en bambou, connaît un nouveau départ après la tragédie : le tremblement de terre et le tsunami dévastateurs survenus en 2006 à Yogyakarta ont détruit tous les sites de production de Kwas. Désespéré, son directeur et fondateur, Robertus Agung Prasetya, a réussi à rassembler des fonds pour reconstruire les locaux, à trois conditions : 1) que la structure principale de l'usine soit fabriquée en bambou ; 2) employer des travailleurs locaux ; et 3) obtenir la certification FSC.

L'entreprise est très respectueuse de l'égalité homme-femme, et embauche environ autant de femmes que d’hommes. La certification de l'entreprise et le partenariat avec SOBI se sont avérés utiles lorsque KwaS a été approchée par SuperIndo pour une commande groupée d'ustensiles de cuisine certifiés FSC.

« Je suis très optimiste quant à la demande en produits certifiés FSC en Indonésie », explique Prasetya. « Le marché exige du bois provenant de sources responsables. Et avec des entreprises comme SOBI, nous pouvons impliquer davantage de monde dans le marché du bois durable, calculer plus précisément les volumes d'approvisionnement en fonction de la capacité, et simplifier les processus de gestion en interne, par exemple les processus d'achat. »

Proposer des options

KWLML'Indonésie est la plus grande puissance économique d'Asie du sud-est, et se développe rapidement. D'après le rapport de la Banque Mondiale publié en 2018, un indonésien sur cinq appartient aujourd'hui à la classe moyenne.

Ce développement s'accompagne d'exode rural, et de nombreux villageois, en particulier les jeunes, ont migré dans les grandes villes comme Jakarta ces dernières décennies. Les villages de Kulon Progo sont confrontés à la même situation. Situés dans le sud de Java, ces villages et leurs forêts communautaires sont éloignés les uns des autres, ce qui rend plus difficiles les économies d'échelle. Pour les villageois, rejoindre les grandes villes semblait au départ une décision sensée. Mais il s'est avéré que la plupart des emplois urbains étaient précaires ou de courte durée.

Les choses ont commencé à changer pour les villageois lorsque la coopérative Koperasi Wana Lestari Menoreh a été fondée en 2007, et certifiée par FSC en 2011. C'est l'une des coopératives qui travaillent avec SOBI, et qui fait partie des fournisseurs de KwaS.

« La coopérative a été créée pour exploiter pleinement le potentiel et la valeur de notre bois » se rappelle Bernardus Sad Windratmo, directeur de KWLM. Les profits de la coopérative sont versés à une coopérative de crédit locale et utilisés pour des projets de micro-financement afin de permettre aux villageois d'obtenir des prêts à faible taux d'intérêt.

La coopérative a fonctionné grâce à une subvention jusqu'à 2016 ; ensuite, elle s'est associée avec SOBI et a adopté un modèle lucratif autonome. Ce partenariat a ensuite bénéficié aux membres de la coopérative qui jouissaient d'un meilleur accès au marché et de prix plus justes.

« En moyenne, les membres de la coopérative gagnent 25 à 30 % de plus que ceux qui n'en sont pas membres, car ils n'ont pas d'intermédiaire à rémunérer » explique Windratmo. « Depuis que nous avons obtenu la certification, nous vendons également le bois par mètre cube plutôt que par grume, le prix de vente est donc plus juste et plus précis ».

Pour rejoindre la coopérative, un villageois propriétaire de terres doit payer 5 000 Rupiah (0,34 €) par mois, et adhérer aux référentiels de gestion forestière FSC. Les membres peuvent s'appuyer sur une équipe de bûcherons professionnels dûment formée pour les aider à abattre les arbres sur leurs parcelles et transporter les grumes. C'est une pratique plus sûre, compte tenu du nombre dramatique d'accidents imputables à une absence ou à un manque de formation des opérateurs maniant des tronçonneuses. De plus, pour chaque arbre abattu, les villageois reçoivent trois plants à replanter. La famille est considérée comme une entité, les épouses peuvent donc également devenir membres.

D'après les chiffres fournis par les coopératives, en 2010, on comptait environ 16 000 hectares de forêts communautaires ; en 2019, la superficie avait atteint 22 000 hectares, principalement grâce aux plantations d’arbres, car de plus en plus de villageois comprennent l'importance et la valeur des forêts. Actuellement, la région de Kulon Progo compte 832 hectares certifiés FSC.

Slamet, chef de la communauté« Les membres de la coopérative représentent aujourd'hui 1630 familles habitant dans 26 villages différents de sept sous-districts », explique Windratmo. « La région de Kulon Progo compte 77 villages, chacun rassemblant environ 1500 familles. Un immense potentiel de croissance s'offre à nous, si nous parvenons à mieux informer la communauté. Pour cela, nous devons nous appuyer sur les membres qui, grâce au bouche à oreille, peuvent mobiliser les anciens du village et mettre à profit leur influence. ».

Heri Susanto est entièrement d'accord. Il est agriculteur, et responsable de l'empilement du bois pour SOBI dans son village. « Au village, personne n'est uniquement agriculteur. Nous cumulons tous deux activités » déclare Susanto. « Même si les jeunes ont encore envie de s'installer en ville, ils finissent toujours par revenir. Il faut donc leur offrir des opportunités ici ».

Les opportunités économiques, comme le montre le partenariat entre SOBI et la coopérative, répondent aux souhaits du président indonésien Joko “Jokowi’” Widodo’, qui a promis de « construire à partir des périphéries ». Il s'agit de ne plus concentrer les opportunités à Jakarta et dans les autres grandes villes du pays, mais de viser un développement économique mieux équilibré sur le territoire. Le développement croissant d'infrastructures dans les régions les plus éloignées a déjà permis de proposer de nouvelles opportunités d'emploi aux villageois. Pour le secteur du bois, ce phénomène, associé à un business model plus structuré, qui apporte un soutien à l'agriculture et à la plantation d'espèces non forestières, comme le clou de girofle et le gingembre, peut permettre d'offrir un niveau de vie décent par rapport à ce que les jeunes pourraient trouver dans une grande ville. D’ailleurs, le nombre de départs est en baisse ces dernières années.

SOBI travaille actuellement avec deux coopératives, et si tout se passe comme prévu, dix fin 2020. C’est encourageant de voir que la mise en pratique et l'utilisation des principes de gestion forestière FSC permettent de faire le lien entre offre et demande, et de garantir que l'on peut proposer davantage de produits forestiers d'origine responsable aux consommateurs. Le plus important, c'est que les communautés réussissent à prospérer lorsque les forêts sont appréciées à leur juste valeur.


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